Chapitre 6

Arme-toi quand tu vois sourire le Dieu Batracien.

Admonestation gowachin.

 

McKie déclara à voix haute dès qu’il pénétra dans le Saint du Phylum :

« Je m’appelle Jorj X. McKie et je suis envoyé par le Bureau des Sabotages. »

Nom et allégeance primaire, c’était la procédure. S’il avait été gowachin, il aurait décliné son nom de phylum ou se serait contenté d’abaisser les paupières en un long regard circulaire pour qu’on puisse y voir le tatouage qui permettait de l’identifier. N’étant pas gowachin, il n’avait pas besoin de tatouage.

Il tendit la main droite à la manière gowachin, la paume ouverte vers le bas en signe de paix, les doigts écartés pour montrer qu’il ne dissimulait aucune arme et que ses griffes étaient rentrées. Il souriait en même temps, conscient de l’effet que produirait ce sourire sur tout Gowachin présent dans la maison. En veine de confidences, un de ses vieux professeurs lui avait expliqué un jour ce que pouvaient éprouver les représentants de sa race devant un tel sourire :

« Nous sentons nos os vieillir d’un seul coup. C’est une impression assez désagréable. »

McKie les comprenait très bien. Il possédait un corps musclé de champion de natation à la peau couleur acajou. Sa démarche rythmée était celle d’un crawleur. Il y avait du sang polynésien dans sa généalogie terrienne. De grosses lèvres et un nez plat étaient les traits marquants de son visage. Les yeux étaient grands, placides et bruns. Mais le détail génétique le plus apte à troubler les Gowachins était la couleur rousse de ses cheveux. McKie était l’équivalent humain de la sculpture de jade que l’on trouvait dans toutes les maisons de Tandaloor. Il avait le même visage et presque le même corps que le Dieu Batracien, le Donneur de la Loi.

Comme le lui avait expliqué son vieux professeur, aucun Gowachin n’était capable de réprimer totalement un certain sentiment de crainte respectueuse devant McKie, particulièrement lorsque celui-ci souriait. Cette réaction était associée à l’admonestation enseignée à chaque Gowachin alors qu’il était encore agrippé au dos de sa mère.

Armez-vous si vous voulez ! se dit McKie.

Sans cesser de sourire, il effectua les huit pas prescrits, s’arrêta, jeta un seul coup d’œil autour de lui puis concentra son attention. Des murs de cristal vert délimitaient le Saint du Phylum, qui avait la forme d’une étoile ellipse d’une vingtaine de mètres de long. Une seule fenêtre de forme ovale laissait pénétrer la lumière dorée du soleil de Tandaloor qui formait un peu plus loin une étrange auréole au-dessus de la tête d’un vieux Gowachin assis au creux d’un canisiège. Celui-ci s’était étiré le plus possible pour soutenir les coudes et les doigts palmés du vieillard. À droite se trouvait un petit bureau à pivot, exquisément ouvragé, monté sur un pied à volutes. Il y avait un seul objet posé sur ce bureau : un coffret de métal bleu-gris d’une quinzaine de centimètres de long sur dix de large et six de haut. Derrière ce coffret se tenait, drapée d’une robe rouge dans l’attitude des gardiens-serviteurs, une Wreave dont les mandibules de combat étaient soigneusement rangées dans les replis inférieurs de sa fente faciale.

Le phylum était en train d’initier une Wreave !

Cette constatation mit subitement McKie mal à l’aise. Bildoon ne l’avait pas prévenu qu’il pourrait y avoir des Wreaves sur Tandaloor. La présence de cette femelle indiquait que les Gowachins avaient accompli un pas regrettable en direction d’une certaine forme de violence. La danse des Wreaves n’était pas une danse de joie mais de mort. Et la femelle wreave, la plus dangereuse, se distinguait du mâle par la présence des poches maxillaires derrière ses mandibules. Quelque part, non loin d’ici, devaient se cacher deux mâles, compléments de la triade nuptiale. Autrement, les Wreaves ne s’aventuraient jamais très loin de leur sol natal.

McKie se rendit compte qu’il ne souriait plus. Maudits Gowachins ! Ils savaient l’effet qu’une femelle wreave pouvait avoir sur lui. Sauf au BuSab, où prévalait un code tout à fait spécial, les relations avec les Wreaves exigeaient d’incroyables précautions en vue de ménager leur susceptibilité. Comme la composition des triades variait périodiquement, les Wreaves avaient entre eux des relations infiniment complexes et leurs liens de parenté étaient tels qu’offenser l’un d’entre eux revenait pratiquement à les offenser tous.

Ces réflexions ne s’accordaient pas bien avec le frisson glacé qu’il avait ressenti à la vue du coffret bleu-gris. Il ne connaissait pas encore l’identité de ce phylum, mais il savait ce que la boîte bleue devait représenter. L’odeur d’antiquité qui se dégageait d’elle ne lui laissait aucun doute. Là encore, on lui ôtait un certain nombre de choix.

« Je vous connais, McKie », déclara le vieux Gowachin.

Il avait prononcé les mots rituels en galach standard, mais avec un accent épais indiquant qu’il avait rarement quitté sa planète. Sa main gauche indiqua un canisiège blanc placé obliquement sur sa droite, derrière le bureau à pivot mais à bonne portée tout de même d’une éventuelle attaque de la Wreave immobile et silencieuse.

« Prenez place, je vous prie. »

Le Gowachin jeta un bref coup d’œil à la femelle wreave puis à la boîte bleue. Il reporta toute son attention sur McKie en un mouvement délibéré de ses yeux jaune pâle qui brillaient d’un éclat humide au-dessous de larges sourcils d’un vert terni par les ans. Il portait seulement un tablier vert dont les bretelles blanches soulignaient ses arêtes ventriculaires cornées. Il avait un visage plat incliné vers l’arrière et des narines pâles et plissées surmontées d’une arête nasale très peu saillante. Il abaissa les paupières pour exhiber le tatouage identifiant son phylum. McKie reconnut instantanément le cercle noir et miroitant du Phylum des Marches, celui dont la légende disait qu’il avait été le premier à accepter la Loi gowachin des mains du Dieu Batracien.

Ses pires craintes ainsi confirmées, McKie s’assit dans le canisiège blanc qui s’adapta aussitôt à sa conformation anatomique. Il jeta un regard suspicieux à la Wreave, qui restait plantée derrière le bureau comme un bourreau en robe rouge. La fourche flexible qui servait de jambes à la créature se déplaça légèrement sous les plis de la robe, mais sans que cela lui fasse changer de position. La Wreave n’était pas encore prête à entamer sa danse. McKie n’ignorait pas que ceux de son peuple ne laissaient jamais rien au hasard. Ils attendaient toujours soigneusement leur moment pour agir. Ce n’était pas pour rien que toute la Co-sentience employait l’expression « parier contre un Wreave » pour parler d’un pari perdu d’avance.

« Vous avez vu la boîte bleue », dit le vieux Gowachin.

C’était une constatation qui n’appelait pas de réponse particulière, mais McKie en profita pour faire remarquer :

« J’ai vu la boîte mais je ne connais pas sa gardienne. »

« Je vous présente Ceylang, Servante de la Boîte. »

La femelle wreave inclina légèrement la tête en avant.

Un collègue du BuSab avait un jour enseigné à McKie la manière de compter les triades nuptiales auxquelles avait participé une Wreave : « Chaque fois qu’un compagnon la quitte, il arrache un morceau de peau à l’une de ses poches maxillaires. La cicatrice évoque une tache de vérole. »

Les deux poches de Ceylang étaient criblées de taches de vérole. McKie s’inclina à son tour, courtois et distant, soucieux de n’offenser personne. Il regarda de nouveau la boîte.

Il avait jadis, lui aussi, tenu le rôle de Serviteur de la Boîte. C’était le premier stade où l’on apprenait à reconnaître les limites du rite légal. L’expression gowachin désignant ce noviciat pouvait se traduire par « le Cœur de l’Irrespect ». C’était la première étape sur la route du futur légiste. Le vieux Gowachin ne s’y trompait pas : McKie, l’un des rares non-Gowachins à avoir accédé au statut de légiste et à l’exercice de la fonction légale au sein de cette fédération planétaire, était parfaitement à même de voir le coffret bleu dont il connaissait par cœur le contenu. Il y avait d’abord un petit livre à couverture brune, couvert de caractères gravés dans des feuillets de métal impérissable, puis une dague noire tachée du sang ancien d’un grand nombre de Co-sentients, et enfin un caillou gris érodé et grêlé par les millénaires durant lesquels il avait heurté le bois des tribunaux gowachins pour appeler d’innombrables cours à siéger. Le coffret et son contenu symbolisaient tous les mystères et en même temps tous les aspects pratiques de la loi gowachin. Le livre, d’origine immémoriale, ne faisait pas partie de ceux qu’il faut lire et relire. Il était au secret à l’intérieur d’un coffre où l’on pouvait penser qu’il figurait le commencement de tout. La dague portait la trace sanglante de plus d’une fin abrupte. Quant au caillou, il venait d’un sol planétaire où les choses pouvaient changer mais n’avaient ni début ni fin. L’ensemble, coffre et contenu, représentait une fenêtre qui donnait sur l’âme des protégés du Dieu Batracien… Et voilà qu’à présent ils initiaient une Wreave pour en faire une Servante de la Boîte !

McKie n’osait pas demander au vieux Gowachin pourquoi cette redoutable Wreave avait été choisie. Mais la présence ici de la boîte bleue signifiait autre chose. Elle disait clairement qu’une certaine planète nommée Dosadi serait désormais citée sans plus de réticences. Le lièvre que le BuSab avait débusqué pénétrait au grand jour dans l’arène juridique gowachin. Que les Gowachins eussent anticipé ainsi l’action du Bureau en disait long sur leurs sources d’information.

McKie était certain que rien, dans l’atmosphère de ces lieux, n’était laissé au hasard. Silencieux, il affichait un air parfaitement détaché. Cela ne semblait pas faire plaisir au vieux Gowachin, qui reprit :

« Vous m’avez procuré jadis beaucoup d’amusement, McKie. »

Cela aurait pu passer pour un compliment, mais il était probable que ce n’était pas le cas. Ces choses-là étaient difficiles à déterminer. Venant d’un Gowachin, le meilleur compliment, particulièrement dans un contexte juridique, était obligatoirement piégé. McKie continua à se taire. Il avait devant lui quelqu’un de puissant, cela ne faisait aucun doute. Sous-estimer ce Gowachin, c’était se préparer à entendre les trompettes finales de la judicarène.

« Je vous ai vu plaider votre première affaire devant nos tribunaux », reprit le Gowachin. « Les paris couraient à neuf virgule trois contre trois virgule huit qu’on verrait couler votre sang. Mais lorsque vous avez conclu que le laisser-aller éternel était la rançon de la liberté… ce fut un coup de maître, je dois l’avouer. Plus d’un légiste en eut le cœur rempli d’envie. Vos paroles avaient mordu à travers l’écorce de la loi gowachin pour arriver jusqu’à la pulpe. En même temps, vous nous aviez fait rire, ce qui constituait l’habileté suprême. »

Jusqu’à ce jour, McKie n’avait jamais eu aucune occasion de soupçonner que cette première plaidoirie avait eu de quoi amuser qui que ce fût. Mais les circonstances présentes laissaient penser que le vieux Gowachin disait la vérité. McKie se souvenait parfaitement de l’affaire en question. À la lumière de cette révélation plutôt inattendue, il essaya de la revoir d’une manière différente. Les Gowachins avaient accusé un Second Magister nommé Klodik d’avoir trahi ses vœux les plus sacrés à l’occasion d’un acte de justice. Le crime de Klodik avait consisté à exempter trente et un de ses compatriotes de leur allégeance primaire à la loi gowachin, et cela dans le but de les rendre aptes à travailler pour le compte du BuSab. L’infortuné procureur, un légiste estimé du nom de Pirgutud, convoitait le poste de Klodik et avait fait l’erreur de chercher à obtenir une condamnation immédiate. McKie avait pensé sur le moment que la meilleure stratégie consistait à discréditer les structures légales qui avaient rendu possible l’inculpation. Ainsi, la décision eût été laissée au soin du public, et il ne faisait aucun doute que celui-ci eût opté pour la mort de Klodik. Saisissant l’occasion, McKie avait dépeint le procureur comme un légaliste acharné, un rigoriste tous crins qui préférait l’Ancienne Loi. La victoire avait été relativement aisée à obtenir.

Toutefois, lorsque l’heure de la dague était arrivée, McKie avait senti surgir en lui de fortes réticences. Il n’était pas question de négocier le rachat de Pirgutud par son propre phylum. Le BuSab, d’autre part, avait besoin d’un légiste d’origine non gowachin. Tout l’univers en avait besoin. Les rares Co-sentients non gowachins qui avaient atteint au statut de légiste avaient péri jusqu’au dernier dans la judicarène. Un courant d’hostilité envers les planètes gowachins s’était constitué, nourri de suspicions croissantes.

Il était nécessaire que Pirgutud fût exécuté dans les formes, de la manière la plus traditionnelle. Il le savait, mieux que McKie, peut-être. Pirgutud, selon la coutume, avait dénudé la région de son cœur, au niveau de l’abdomen, et croisé les mains derrière sa tête dans une attitude qui faisait saillir le cercle gastrique comme une cible offerte.

Les leçons d’anatomie théorique et les séances d’entraînement sur mannequins lui étaient sinistrement revenues en mémoire : « À la gauche du cercle gastrique, imaginez un petit triangle équilatéral dont un sommet serait au niveau du centre du cercle et dont la base horizontale serait tangente au cercle. Frappez exactement à la pointe de ce triangle la plus éloignée du cercle, en remontant légèrement vers le haut. »

La seule consolation pour McKie, dans tout cela, c’était que Pirgutud était mort proprement et rapidement, du premier coup. McKie n’avait pas fait son entrée dans le barreau gowachin accompagné d’une réputation de « boucher ».

En quoi cette affaire et sa conclusion sanglante avaient-elles bien pu amuser l’opinion gowachin ? La réponse emplissait McKie d’une intense impression de péril.

Les Gowachins s’étaient moqués d’eux-mêmes pour m’avoir largement sous-estimé. Mais ils se rendaient compte que cela faisait justement partie de mes plans depuis le début. C’est cela qu’ils trouvaient le plus amusant !

Ayant courtoisement laissé à McKie le temps de la réflexion, le vieux Gowachin poursuivit :

« J’avais parié contre vous, McKie. Vous n’aviez pas tellement de chances, n’est-ce pas ? Néanmoins, votre victoire me fit un grand plaisir. Vous nous aviez donné une leçon avec une maîtrise et un classicisme dignes du meilleur d’entre nous. C’est l’une des raisons d’être de la loi gowachin : éprouver les qualités de ceux qui ont choisi d’en faire usage. Mais à quoi vous attendiez-vous lorsque vous vous êtes rendu à notre convocation sur Tandaloor ? »

Le brusque changement de ton qui accompagnait la question avait failli prendre McKie au dépourvu.

Il y a trop longtemps que je ne fréquente plus les Gowachins, songea-t-il. Je ne peux pas me permettre de relâcher mon attention, même une seconde.

C’était quelque chose de presque palpable : s’il laissait échapper une seule pulsation de ce qui se passait ici, les conséquences pouvaient être incalculablement tragiques, non seulement pour lui mais pour une planète entière. Face à une civilisation dont les fondements juridiques consistaient en une judicarène où le plaignant aussi bien que le défendeur risquait de trouver la mort, aucune éventualité ne devait être écartée. McKie sélectionna soigneusement ses mots, persuadé que sa vie même était liée à eux :

« Vous m’avez convoqué, c’est vrai, mais je suis venu ici en mission officielle à l’instigation du Bureau. Ce sont les réactions du BuSab qui importent donc et non les miennes. »

« Dans ces conditions, votre situation est fort délicate, car vous êtes en même temps légiste auprès du barreau gowachin, et par conséquent requérable à ce titre. Mais savez-vous qui je suis ? »

Il ne faisait aucun doute, pour l’envoyé du BuSab, qu’il avait devant lui un Haut Magister, porte-parole du « Phylum des Phylums ». Il avait survécu à l’une des traditions les plus cruelles que l’univers co-sentient eût connues. Ses ressources et ses capacités étaient phénoménales. De plus, il était ici sur son propre terrain. McKie répondit prudemment :

« À mon arrivée, on m’a dit de me rendre ici. Je ne sais rien de plus. »

Que tes actes soient gouvernés par la plus petite chose connue. C’était la voie de l’évidence pour un Gowachin. La réponse de McKie, légalement, avait rejeté le fardeau sur les épaules de son interlocuteur.

Les mains du vieux Gowachin se nouèrent de contentement à l’idée du niveau où s’était élevée cette joute artistique. Il y eut un silence que Ceylang mit à profit pour rajuster étroitement sa robe et se rapprocher encore davantage du bureau à pivot. Il y avait maintenant une certaine tension dans ses mouvements. Le Magister se tourna vers McKie en disant :

« J’ai l’ignoble honneur d’assumer les fonctions de Haut Magister du Phylum des Marches. Je m’appelle Aritch. »

Tout en parlant, il avait avancé la main droite pour saisir la boîte bleue qu’il avait lancée sur les genoux de McKie : « Au nom du Livre, j’invoque le Serment qui vous lie ! »

Comme il eût fallu s’y attendre, il avait agi très vite. McKie avait la boîte entre ses mains que les dernières paroles de l’antique formule légale résonnaient encore à ses oreilles. Quels que fussent les amendements co-sentients de la loi gowachin applicables à cette situation, il était pris au piège d’une manœuvre juridique subtilement élaborée. Le métal de la boîte était glacé entre ses doigts. Ainsi, ils avaient mis en face de lui le Haut Magister. Les Gowachins faisaient l’économie de longs préliminaires. C’était signe que le temps pressait et qu’ils ne se faisaient guère d’illusions sur leur situation présente. McKie n’avait garde d’oublier qu’il avait affaire à des créatures qui se réjouissaient de leurs propres échecs, riaient au spectacle de la mort dispensée dans la judicarène et prenaient un plaisir intense lorsque les grands principes de leur propre code juridique étaient artistiquement renversés.

Il parla avec la lenteur rituelle qu’exigeaient les circonstances s’il voulait avoir une chance de ressortir vivant de cette pièce.

« Deux préjudices peuvent réciproquement s’annuler. Par conséquent, que les fauteurs de torts agissent en même temps. C’est la véritable essence de la loi. »

Méthodiquement, il fit basculer le simple crochet qui fermait la boîte et souleva le couvercle pour en inspecter le contenu. L’opération exigeait le respect formel du moindre détail. Au moment où le couvercle joua, une odeur de renfermé monta à ses narines. L’intérieur de la boîte ne recelait aucune surprise : le livre, la dague et le caillou. Mais McKie était sûr qu’il tenait en main la plus antique et la plus vénérable de toutes les boîtes du même genre. C’était une pièce dont l’âge était incalculable. Probablement des milliers et des milliers d’années standard. Les Gowachins professaient que c’était le Dieu Batracien lui-même qui avait créé la première boîte – celle-là même que McKie tenait entre ses mains – avec son contenu, qui était le symbole de « la seule loi véritablement efficace ».

En prenant garde de ne se servir que de sa main droite, McKie toucha tour à tour chaque objet de la boîte, referma le couvercle et remit le crochet en place. Il avait conscience, en se conformant à ce rituel, de prendre place au sein d’un cortège spectral de fabuleux légistes aux noms éternellement gravés dans les tablettes de l’histoire gowachin.

Bishkar, qui était maîtresse dans l’art de dissimuler ses œufs…

Kondush le Plongeur…

Dritaïk, qui avait surgi des marais pour rire au nez de Mrreg…

Tonkeel à la dague invisible…

McKie, en cet instant, se demanda de quelle manière on l’évoquerait plus tard. McKie le gaffeur, peut-être ? Il essaya de passer rapidement en revue les priorités du moment. La plus urgente était Aritch. On savait très peu de chose, en dehors de la Fédération gowachin, sur le Haut Magister. Mais la rumeur disait qu’il avait un jour triomphé dans l’arène en trouvant le moyen d’exécuter un juge. Les commentateurs de ce coup de maître affirmaient qu’Aritch avait « embrassé la loi à la manière dont le sel se dissout dans l’eau ». Pour les initiés, cela signifiait que le Haut Magister personnifiait l’attitude fondamentale du Gowachin envers la loi : un « irrespectueux respect ». C’était une forme particulière de sacralité. Chaque mouvement du corps avait autant d’importance qu’une parole. Les Gowachins en avaient fait un aphorisme : « Ta vie est au bout de tes lèvres quand tu pénètres dans la judicarène. »

Il existait toutes sortes de moyens légaux d’obtenir la mort de n’importe quel participant, juge, légiste, client, etc., la seule condition étant d’agir avec une exquise finesse légale, qui fit clairement ressortir les motifs aux yeux des observateurs, en ordonnant soigneusement chaque étape. Surtout, il ne fallait tuer dans l’arène que s’il n’existait aucun autre choix apportant le même irrespect sacré envers la loi gowachin. Même quand il s’agissait de changer la loi, il fallait le faire dans le respect des formes.

Qui n’a ressenti de toutes ses fibres, en pénétrant dans la judicarène, l’atmosphère particulière qui règne en ce lieu sacré ? Les formes… toujours les formes… Quand on avait le redoutable privilège de tenir cette petite boîte bleue entre ses mains, les formes de la loi gowachin pesaient sur chaque mouvement, chaque parole qui vous échappait. Sachant que McKie était d’origine non gowachin, Aritch le soumettait à la pression du temps, en espérant faire immédiatement ressortir un point faible. Une chose était certaine, ils ne voulaient pas que cette question dosadie descende dans l’arène. Cela semblait être leur préoccupation immédiate. Et si les choses devaient en arriver là tout de même, eh bien… le principal serait de bien choisir les juges. La sélection des juges était toujours un point crucial. Les deux parties manœuvraient soigneusement pour mettre le plus d’avantages possible de leur côté, tout en prenant bien soin de ne pas introduire dans l’arène un légaliste professionnel qui eût nui à tout le monde. Les juges pouvaient représenter ceux à qui la loi avait causé du tort. C’étaient parfois de simples citoyens privés, aussi nombreux que les deux forces en présence voulaient bien en convenir. Il arrivait par ailleurs fréquemment que ces magistrats fussent choisis pour la connaissance particulière qu’ils avaient d’une affaire en cours. Mais il fallait alors soigneusement peser les conséquences subtiles que pouvaient entraîner les préconceptions d’un juge. Entre préconception et parti pris, la loi gowachin établissait une distinction qui avait toujours laissé McKie un peu rêveur.

Le parti pris était ainsi défini : « Si je puis décider en faveur d’une partie, je le ferai. »

Et la préconception : « Quoi qu’il se passe dans l’arène, je trancherai en faveur d’une partie. »

Le parti pris était autorisé, mais non le jugement préconçu.

Aritch était probablement le principal problème, avec ses préjugés, ses partis pris et ses réactions fortement conditionnés. Au fond de lui-même, il devait considérer, en bon Gowachin, tous les systèmes juridiques autres que le sien comme des « procédés destinés à amoindrir l’individu en faisant appel à l’illogisme, l’irrationalité et l’égocentrisme au nom d’intérêts supérieurs ».

Si l’affaire dosadie descendait dans l’arène, elle serait jugée d’après le code gowachin aménagé. Les aménagements en question étaient une épine dans le pied gowachin. Ils représentaient les concessions faites en échange de leur entrée dans la Co-sentience. Périodiquement, cependant, les Gowachins émettaient le vœu que leur loi fût prise comme fondement de tout le code juridique co-sentient.

McKie n’avait pas oublié qu’un Gowachin avait dit un jour en parlant de la loi co-sentiente :

« Elle nourrit le mécontentement, la cupidité et la rivalité fondée non pas sur l’excellence mais sur des recours aux préjugés et au matérialisme. »

Subitement, McKie se rappela que cette citation était attribuée à Aritch, Haut Magister du Phylum des Marches. Y avait-il des motifs encore plus cachés à sa présence ici ?

Montrant quelque impatience, Aritch gonfla d’air ses ventricules respiratoires et déclara :

« Vous êtes mon légiste, à présent. Être condamné, c’est rester libre car cela fait de vous l’ennemi de tout gouvernement. Je vous connais pour être cet ennemi, McKie. »

« Vous me connaissez », approuva McKie.

C’était plus qu’une réponse rituelle dans le respect des formes, c’était la vérité. Mais McKie dut faire un gros effort sur lui-même pour l’énoncer calmement. En près de cinquante ans de présence au sein du barreau gowachin, il n’avait guère utilisé cette ancienne procédure légale que quatre fois dans la judicarène, ce qui était presque un record parmi les légistes normaux. Chaque fois, sa vie avait été en jeu. À chaque stade, le combat pouvait être mortel. La vie du perdant appartenait au vainqueur, qui pouvait la prendre à sa convenance. En de rares occasions, le phylum du perdant avait la possibilité de racheter ce dernier comme esclave. Mais le perdant lui-même détestait généralement cette solution.

Mieux mourir proprement que vivre vilement.

La dague maculée de sang séché qui se trouvait à l’intérieur de la boîte bleue témoignait de l’issue la plus populaire. Cette pratique rendait les litiges plus rares et les séances des tribunaux plus mémorables.

Aritch avait adopté la posture formelle qui mettait en évidence les tatouages attestant son appartenance au Phylum des Marches. Les yeux clos, il porta leur entretien à son point crucial :

« Vous allez m’exposer maintenant, McKie, les raisons officielles qui ont conduit le Bureau des Sabotages à vous demander d’enquêter sur le territoire de la Fédération gowachin. »

Dosadi
titlepage.xhtml
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_031.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_032.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_033.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_034.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_035.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_036.html
Herbert,Frank-[Les Saboteurs-2]Dosadi(1977).French.ebook.AlexandriZ_split_037.html